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La nouvelle Egypte ne sera pas islamiste

12/03/2013

Rencontre avec Monseigneur Yohanna GOLTA, auxiliaire du Patriarche copte catholique d'Alexandrie.

Le Caire - Place Tahrir

Le Caire - Place Tahrir

Doté d’une vaste culture aussi bien chrétienne qu’islamique, Mgr Yohanna Golta (75 ans) est auxiliaire du Patriarcat copte catholique d’Alexandrie. Il est aussi porte-parole de nombreux organismes à la pointe du dialogue islamo-chrétien, au niveau national et international. À l’heure actuelle, l’évêque est un des membres chrétiens de l’Assemblée constituante qui rédige la nouvelle constitution de la République égyptienne au lendemain de la révolution de la place Tahrir (où eurent lieu les prémices de la révolution au début de l’année 2011).

Monseigneur Golta, comment sont traités les droits des minorités dans l’Assemblée constituante égyptienne ?

Tout d’abord, il faut rappeler que l’Assemblée constituante est composée à 50 % des Frères Musulmans et à 20 % d’amis des Frères Musulmans. Les 30 % restants représentent les libéraux, les chrétiens etc. Par conséquent, les islamistes auront toujours la voix plus haute et détiendront la majorité. Mais il faut souligner que les différentes parties se sont mises d’accord pour décider non pas par un vote à la majorité mais en obtenant un consensus. Je peux dire que l’influence islamique sur l’Assemblée constituante est très nette ; notamment celle des salafistes qui ont une vision très étroite. Influencée par le wahhabisme de l’Arabie Saoudite. Ils refusent la liberté de la femme et la liberté de religion. Nous avons lutté contre cette approche, de concert avec de nombreux musulmans modérés (parmi lesquels des Frères Musulmans), sans que pour autant nos relations avec les Frères Musulmans soient altérées. L’unique solution c’est le dialogue amical. Je crois que nous avons mis au point une Constitution pas trop fanatique, ni complètement laïque, ni marquée du sceau islamique. C’est une sorte de cocktail. Elle contient des passages que l’on peut interpréter de différentes façons. En d’autres termes, c’est un produit de la situation actuelle. Les Frères Musulmans ont le plein contrôle de tous les pouvoirs : l’un des leurs est Président de la République, un autre Premier ministre, ils dominent le Parlement, de nombreux gouverneurs sont des leurs… Ils sont très satisfaits de leur victoire. Il faut donc attendre un peu pour que ce sentiment de satisfaction retombe. Néanmoins, tout cela ne signifie pas que la majorité de la population égyptienne accepte cette situation. Les Frères ont réussi à se servir de la religion comme instrument de mobilisation politique. Mais je suis persuadé que l’on va assister bientôt à leur retour à la réalité.

Voulez-vous dire que l’Égypte réelle est plus libérale que sa représentation politique actuelle ?

Je veux dire que le Printemps arabe, les révolutions arabes, sont une évolution normale, naturelle. On parle de sociétés très influencées par le facteur religieux. En Égypte 40 % de la population est analphabète. En Tunisie peut-être un peu moins. En Algérie un peu plus. En Lybie le pourcentage atteint les 70 %. C’est un monde analphabète et très religieux. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont une foi authentique. La foi c’est autre chose que la religion. Par conséquent, qu’ils aient accédé au pouvoir est en un certain sens normal. C’est une évolution historique. Les gens étaient très contents à l’idée que la religion puisse exercer un rôle prédominant. Mais maintenant les gens commencent déjà à déchanter. C’est l’évolution historique. Le monde arabe a besoin de passer par le Purgatoire. Il faudra un peu de temps, un ou deux ans, de confrontation âpre entre le courant religieux et le courant civil.

Mais pendant ce temps-là, on écrit la Loi fondamentale qui régulera la vie et les rapports entre les Égyptiens. Pensez-vous que le degré de liberté et de démocratie d’un pays se mesure aux droits qu’il reconnaît à ses minorités ?

Oui. Mais attention ! Dans le monde arabe, l’expérience nous enseigne que la Constitution n’a jamais été respectée. Ni par des présidents ou des rois, ni par des gouvernements ou des peuples. Dans le monde arabe, la Constitution est comme une médaille, mais la respecte-t-on vraiment ? Sous Moubarak, il y avait une Constitution, mais elle était souvent mise en défaut. Le Président agissait comme il voulait. Son parti politique a toujours fait la pluie et le beau temps. On peut prendre n’importe quel passage de la Constitution et l’interpréter chacun à sa façon. Toutefois, je crois que nous avons réussi une double entreprise : nous avons dit aux salafistes et aux Frères Musulmans qu’au sein de la société, il y a d’autres composantes : il y a des chrétiens et aussi des musulmans très ouverts. Il y a des femmes qui refusent le fanatisme. Ils ne s’attendaient pas à ce que nous puissions atteindre ce niveau de représentation dans l’Assemblée constituante. Nous avons réussi à leur dire : “Attention, vous n’êtes pas seuls en Égypte”. C’est pour cela qu’au début de la présidence de Morsi, ils avaient déclaré des choses du type : le Hamas assumera le contrôle du Sinaï ; la Patrie égyptienne n’existe pas ; nous sommes musulmans avant d’être Égyptiens ; il n’y a pas de frontières… Au début, on n’entendait que ce genre de discours. Maintenant, ils ne peuvent plus le dire. Même Morsi ne dit plus ce genre de paroles. Et il a revu à la baisse ses relations avec le Hamas. En novembre dernier, il a même refusé de rencontrer Ismail Haniyeh, le leader politique du Hamas. Donc, on assiste en ce moment à un changement fondamental dans la tête des Frères Musulmans et des salafistes. Ils ont compris qu’ils n’ont pas le monopole de la politique.

Donc, vous ne croyez pas que la Révolution a été un feu de paille, et que les islamistes en ont profité pour prendre le pouvoir ?

Ils ont essayé de le faire. Et ils essaieront encore. Je suis membre de l’Assemblée constituante et je vois comment ils veulent mettre la main sur le pays. Ils ne vont pas réussir. Avec la Révolution nous avons acquis une chose très importante : la peur est tombée. Khallas ! (c’est fini NDLR). Le pharaon ne nous fait plus peur. Ni le Prophète. Ni le Christ. Ni un autre Dieu. Nous voulons la liberté et la justice, la dignité, le pain. Les Frères Musulmans n’ont pas encore renoncé à leur projet. Mais le Président, Mohamed Morsi, commence à être plus modéré. Le pauvre, il reste écrasé entre deux forces : les libéraux et les islamistes. Aujourd’hui aucun Égyptien n’a plus peur ni d’un pharaon, ni du gouvernement. Si nécessaire, les Égyptiens seront capables de faire une autre Révolution. Et, croyez-moi, je crains que ce soit nécessaire si les Frères Musulmans ne changent pas d’approche.

Donc, rien n’est encore terminé. L’Égypte court encore des risques ?

Oui. Pendant au moins 4 ans nous allons courir de grands risques. Il faut être très clair pour l’avenir. Les Frères Musulmans doivent comprendre à 100 % qu’il leur sera impossible de créer en Égypte un État religieux. S’ils le comprennent, nous sortirons de la crise. Mais s’ils restent sous l’influence de courants fanatiques, comme les salafistes, nous resterons à quai encore longtemps. Il faut qu’ils comprennent que pour la majorité des Égyptiens, pour bien des femmes, pour les intellectuels, pour les gens du cinéma, pour tous ceux qui pensent, la peur est tombée une fois pour toutes.

Propos recueillis en novembre 2012, mais qui gardent toute leur actualité.

Mgr Golta est diplômé au Caire en littérature arabe et islamique avant d’étudier en France la littérature française. Il est connu pour être un ecclésiastique ouvert et modéré. Il est aussi l’auteur de nombreux livres et s’est investi dans l’enseignement. Il croit au dialogue et pas seulement inter-religieux. Dans l’exercice de son ministère ecclésial comme sur d’autres fronts, son approche diplomatique est parfois sur la frontière de la bravoure et de la témérité.

Source : http://terrasanta.net/tsx/index.jsp

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