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La face sombre des Frères musulmans égyptiens

18/10/2013

« L’organisation des Frères musulmans a toujours été duale, avec un mouvement de masse et un appareil clandestin »

Manifestation au Caire

Manifestation au Caire

La révolution égyptienne brouille les pistes. Des mouvements de fond puissants font émerger des acteurs qui peuvent être balayés lors de la révolte suivante. Des réalités cachées apparaissent tout à coup au grand jour puis replongent dans l’anonymat ou dans la clandestinité.

Universitaires, diplomates, journalistes – et investisseurs – assistent à cet étrange ballet dont un des protagonistes les plus importants est la confrérie des Frères musulmans. Fondée en 1928 par un instituteur, Hassan al Banna, cette organisation était devenue depuis les années 1970 le principal opposant au système politico-militaire mis en place par le colonel Nasser et poursuivi par les présidents (et généraux) Anouar el Sadate et Hosni Moubarak. Elle est arrivée au pouvoir à la faveur de l’élection de Mohamed Morsi comme président de la République le 17 juin 2011. Mais elle est aujourd’hui réprimée après qu’une révolte populaire et l’armée ont renversé celui-ci le 3 juillet 2013.

Organisation internationale active dans plusieurs dizaines de pays, y compris en Europe, la confrérie avait bénéficié ces dernières années d’un a priori favorable chez de nombreux observateurs et militants démocratiques du monde arabe. Elle était perçue comme un acteur incontournable de toute transformation politique et comme une force proto-démocratique. L’idée dominante était que de ses rangs émaneraient de nombreux « démocrates musulmans » – par analogie aux partis démocrates chrétiens européens.

Tewfik Aclimandos, politologue et historien égyptien, a toujours été sceptique envers cette thèse. Chercheur au Centre français d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire (le CEDEJ), de 1984 à 2009, il a soutenu en 2004 une thèse de doctorat en sciences politiques sur le thème : « Les activistes politiques au sein de l’armée égyptienne (1936-1954) ».

Le Vendredi 11 octobre, Tewfik Aclimandos, a participé à un colloque à l’Institut de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-orient (Iremmo) et l’Association pour le droit international humanitaire (ADIF) sur le thème « Les ‘terrorismes’ aujourd’hui, en Afrique et au Moyen Orient ».

« Deux camps en guerre psychologique »

« En Égypte aujourd’hui, il y a deux camps en guerre, au moins en guerre psychologique » , a-t-il prévenu d’emblée devant une soixantaine de personnes. « Il est difficile de se faire une idée de ce qui se passe sur le terrain, de savoir si on est manipulé ou pas« .

« Il est très difficile, voire impossible, de négocier avec les Frères »

« Si on se retourne sur les dix-huit mois écoulés, on se rend compte qu’il est très difficile, voire impossible, de négocier avec les Frères musulmans« , commence le chercheur, associé à la Chaire d’Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France. « Ils ne lâchent rien et quand ils lâchent, ils ne respectent pas leur engagement. Aujourd’hui, ils disent à l’armée : ‘soit vous nous tuez tous, soit vous relâchez tous’. On avait déjà constaté cette attitude avec le Hamas, la branche palestinienne des Frères. Ce qui est sûr, c’est que ce mouvement n’est pas éradicable. Il fait partie du réel égyptien, même s’il est haï aujourd’hui par trois Égyptiens sur quatre ou cinq« .

« On n’adhère pas aux Frères musulmans, on y est coopté »

« Leur organisation a toujours été duale, avec un mouvement de masse et un appareil clandestin« , poursuit Tewfik Aclimandos. « Le mouvement de masse est très ouvert mais on n’y adhère pas, c’est lui qui vous coopte, s’il juge que vous avez le bon profil, le bon comportement. Cela ressemble à une secte. Ils vont par exemple repérer un étudiant de la campagne qui arrive pour la première fois en ville, un travailleur immigré dans un pays qu’il ne connait pas. On va à la mosquée avec lui, on lui rend de petits services, on l’observe. Au bout d’un moment, s’il convient, on lui propose d’intégrer le mouvement. En général, s’il n’a pas déjà pris ses distances, c’est qu’il y est disposé ».

« Le fondateur Hassan al Banna disait que l’islam risquait de disparaître de la terre »

« Quant à l’appareil clandestin, il a existé dès le début. Quand il avait 14-15 ans, le fondateur Hassan al Banna avait déjà ce culte du secret absolu« , précise le chercheur. « Selon son récit, il y avait un risque que l’islam disparaisse de la terre. Pour le sauver, il fallait créer une organisation clandestine. Cette culture du secret et de la contre-histoire font qu’il est difficile de trouver des points communs entre la mémoire collective des Frères et celles des autres acteurs politiques. Ils ne partagent pas, par exemple, la vision du règne de Nasser qu’ont les autres opposants, marxistes ou wafdistes (nationalistes libéraux). Soit ils ne reconnaissent pas les faits, soit ils tissent des connections improbables. Ainsi, ils n’acceptent pas qu’on dise qu’ils ont essayé d’assassiner Nasser en 1954« .

« La question de la violence divise profondément la confrérie »

« Le rapport à la violence existe depuis le début« , souligne Tewfik Aclimandos. « Il y a l’idée de contraindre les gens à correctement aimer Dieu. Hassan al Banna avait aussi créé des milices, officiellement pour préparer le jihad en Palestine. Mais c’est une question qui divise profondément la confrérie« .

« Le monde serait retourné à l’état d’ignorance anté-islamique »

« Le théoricien de la violence est Saïd Qotb, un militant venu du camp laïque libéral à la fin des années 1940, pendu en prison en 1966« , résume-t-il. « Dans ses derniers textes, écrits alors qu’il est détenu, il écrit qu’il n’y a plus de société musulmane sur terre, que le monde est retourné à la ‘jahiliyya’, l’état d’ignorance anté-islamique. Il explique que Dieu, qui a créé les hommes, les connait mieux qu’ils ne se connaissent, qu’il a décidé de les priver du droit de légiférer car sinon, ils vont recréer des rapports de domination entre eux. La charia a été donnée pour être appliquée. Voter une loi dans le cadre d’un parlement élu, c’est une erreur, une faute, une apostasie de l’islam car on s’oppose ainsi à la la loi de Dieu révélée par le Coran et par le prophète de l’islam Mohamed« .

« Saïd Qotb a réhabilité le djihad offensif »

« Saïd Qotb s’oppose à tout effort doctrinal« , insiste Tewfik Aclimandos. « Il réhabilite le djihad offensif qui vise, selon lui, à libérer les hommes en imposant l’application de la charia. Il promeut une rupture hautaine et arrogante avec la société. Mais Qotb a eu tout de suite des ennemis au sein de la confrérie. Avec la politique d’ouverture menée par Anouar el Sadate qui a relâché des milliers de cadres du mouvement, un débat intense a opposé les pro et les anti-Qotb. Finalement, un accord de renonciation à la violence a été entériné par le guide suprême des Frères musulmans, cheikh Hassan al Hodeibi, qui avait succédé en 1951 à Hassan al Banna. Lui était contre l’organisation secrète. Il disait qu’elle avait trahi al Banna« .

« Les théories doctrinales de Saïd Qotb sont toujours enseignées »

« Toutefois, une grande partie de l’appareil est  resté qotbien et ses théories doctrinales sont toujours enseignées« , assure le chercheur. « Actuellement, plusieurs hauts dirigeants appartiennent à ce courant,  comme Khayrat al Shatir, premier adjoint au guide suprême Mohamed Badie et candidat initial de la confrérie à l’élection présidentielle de 2011 avant d’être retoqué par l’armée« . Il a été arrêté le 5 juillet 2013, quelques semaines avant Mohamed Badie, pour « incitation au meurtre« .

« Les milices islamistes armées existent »

« Aujourd’hui, on sait que des milices armées des Frères existent« , affirme Tewfik Aclimandos. « On les a vu à l’œuvre dans leurs manifestations. Personnellement, je rend à la fois l’armée et les Frères responsables du massacre des innocents de la place Rabaa, qui a fait 500 à 600 morts, le 14 août 2013. Sur la place il y avait 100 000 à  200 000 personnes et on entendait deux types de discours, les uns protestants contre la destitution de Morsi, les autres, djihadistes et sectaires. Un moment, un accord a été trouvé pour ouvrir un corridor permettant à ceux qui le voulaient de partir. Mais les Frères ont-ils vraiment cherché à protéger les militants, les femmes, les enfants? Non. Des snipers dans leurs rangs se sont mis à tirer. »

« Les Frères ont passé une alliance avec les djihadistes »

« On sait que la confrérie peut aussi recourir  aux beltaguis, ces forces constituées par des caïds de quartier qui se louent au plus offrant« , poursuit-il. « Les Frères ont en outre passé une alliance avec les djihadistes, actifs notamment dans le Sinaï. Quand Moubarak est tombé, ceux-ci étaient environ 150. En 2012, leur nombre était estimé à 5000 et aujourd’hui, ils seraient de 8000 à 20 000. Morsi a gracié de nombreux djihadistes et beaucoup sont allés dans le Sinaï. Curieusement, les attentats contre le gazoduc s’y sont arrêtés lorsque Morsi était au pouvoir et ont repris depuis sa chute. Quand les Frères musulmans étaient au pouvoir, ils étaient les patrons de l’alliance. Aujourd’hui qu’ils sont en prison, ce sont eux qui ont besoin des djihadistes. Depuis la chute de Morsi, le discours des Frères est extrêmement violent. Ce sont eux qui ont brûlé une soixantaine d’églises » .

« En juin 2011, c’est un chantage à la guerre civile qui a conduit à proclamer Morsi vainqueur »

« En fait, on ne sait toujours pas si Morsi était vraiment vainqueur de l’élection présidentielle de juin 2011« , ajoute Tewfik Aclimandos. « Il y a eu des fraudes massives dans les deux camps. On sait que des villages coptes entiers ont été empêchés de voter en Haute et Moyenne Égypte, que des Frères occupaient des bureaux de vote pour dissuader des opposants d’y venir. Au final, c’est un chantage à la guerre civile brandi par les révolutionnaires en cas de victoire de l’autre candidat, l’ancien premier ministre Ahmed Chafik, qui a fait pencher la balance et conduit à proclamer Morsi vainqueur« .

« L’armée est au-dessus des lois, c’est un problème »

« Aujourd’hui, l’armée égyptienne est au-dessus des lois. Bien sûr, c’est un problème » , reconnait le chercheur. « Mais tant qu’il n’y a pas de démocratie, elle se perçoit et elle est perçue par les Égyptiens comme protectrice de la population. Le ministre de la défense al Sisi, vice-premier ministre et véritable homme fort, organisera-t-il une transition démocratique ou se prêtera-t-il à un autoritarisme à la Nasser se préoccupant de justice sociale? En tout cas, les monarchies du golfe, qui en ont ras-le-bol de l’instabilité, semblent prêtes à soutenir un tel régime« .

 

Propos recueilli par Jean Christophe Ploquin pour La Croix

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