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Grand entretien de SB Bechera Raï sur les chrétiens d’Orient,

04/04/2014

réalisé par Isabelle Dillmann pour la revue des 2 mondes, mars 2014

Sa Béatitude Le Cardinal Bechara RAI

Sa Béatitude Le Cardinal Bechara RAI

Vers l’Orient compliqué, il n’est plus possible de s’envoler avec des idées simples. Pour le comprendre, il suffit de se rendre au Liban, que des vagues d’attentats plus meurtriers les uns que les autres déstabilisent chaque jour un peu plus. De cette souffrance sans cesse ravivée par les conflits régionaux et les guerres intra-musulmanes, dont le Liban par sa géographie et sa destinée est à nouveau l’otage, les 39 % de chrétiens qui peuplent le pays du Cèdre éprouvent ce déchirement comme une passion, au sens chrétien du terme, en union avec les chrétiens d’Orient qui, dans un monde arabe explosif, vivent dans la peur de ne pouvoir rester sur leurs terres millénaires.
C’est à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth, à Bkerké, dans son palais patriarcal sécurisé par l’armée, que j’ai rencontré Bechara Boutros Raï, 77e patriarche d’Antioche et de tout l’Orient. Élevé au collège des cardinaux par le pape Benoît XVI en octobre 2012, ce fils de montagnard, moine boursier formé par les jésuites, qui parle sept langues, dont un français parfait, a été élu patriarche en mars 2011 à l’âge de 71 ans.
Il est le chef très écouté de la plus importante communauté religieuse d’une Église catholique orientale fort ancienne qui regroupe des millions de fidèles maronites, araméens, syriaques dans le monde et dont le territoire s’étend de l’ex-Empire ottoman jusqu’en Inde sur les côtes du Malabar et de la région de Malecar. Au Moyen-Orient, ce « pape oriental » est le seul chef religieux crédible qui, tout en incarnant l’inquiétude des chrétiens, cherche par tous les moyens à faire avancer le processus de paix. Sa légitimité de patriarche maronite lui donne une primauté sur les autres patriarches des Églises d’Orient, ceux qui marchent à Rome devant les cardinaux les jours de conclave. Les propos lucides et parfois douloureux de ce haut dignitaire religieux expriment le désarroi des chrétiens d’Orient.

 

Isabelle Dillmann « Revue des Deux Mondes – Sommes-nous en train d’assister à l’anéantissement des chrétiens d’Orient et à la disparition d’une minorité existante ?

Bechara Boutros Raï Quand on parle des chrétiens d’Orient, il ne faut pas l’entendre comme une identité à part. Sur le plan théologique, ils représentent avant tout l’Église universelle comme tous les chrétiens dans le monde. C’est ce que saint Paul appelle le corps du Christ dont nous, chrétiens d’Orient, sommes en partie les membres. Le statut de minorité ne s’applique pas au cas des chrétiens du Moyen- Orient. Notre présence est plus que millénaire dans cette région du monde, berceau historique de la chrétienté. Soit six cents ans avant l’islam. Ce n’est qu’aux VIIe et VIIIe siècles que la plupart des chrétiens d’Orient sont passés sous domination musulmane.
Nous sommes des citoyens d’origine sur une terre qui est pleinement la nôtre. Nous fêtions la Pentecôte avant l’arrivée de l’islam. Nous sommes arabes mais pas musulmans. Nous ne voulons pas parler en termes de minorités mais en termes de droit et de citoyenneté.

Revue des Deux Mondes – Dans une conférence tenue à Amman sur les défis encourus par les Arabes chrétiens, le prince de Jordanie Ghazi ben Mohammed a rappelé que les chrétiens d’Abyssinie ont été les premiers à accueillir les musulmans en prenant leur défense quand ils étaient en situation de faiblesse…

Bechara Boutros Raï Les Arabes chrétiens ont toujours soutenu et appuyé les Arabes musulmans dans le combat contre les agressions étrangères. Au cours de leur longue histoire dans cette région, les Arabes musulmans n’ont jamais contraint quiconque à adopter l’islam contre sa volonté. La contrainte contredit la parole de Dieu dans le Coran. Aujourd’hui les chrétiens souffrent parce qu’ils sont chrétiens.
Dans cette conférence internationale et interreligieuse où étaient présents plusieurs patriarches des Églises orientales, le prince a courageusement affirmé, en parlant du sort des chrétiens : « Nous, musulmans, n’acceptons pas le sort réservé aux chrétiens en référence à notre loi sacrée, ni moralement comme Arabes membres d’un même peuple, ni au niveau de nos sentiments comme voisins et amis qui nous sont chers et pas non plus en tant qu’êtres humains. »

 

Revue des Deux Mondes – C’est donc une question qui relève autant de la politique que de la diplomatie et des affaires religieuses ?

Bechara Boutros Raï : Dans tout le Moyen-Orient, les chrétiens ont coexisté depuis plus de mille quatre cents ans avec les musulmans.
Nous avons véhiculé notre culture, nos valeurs chrétiennes, notre conception de la liberté, notre approche des droits de l’homme, d’ouverture à l’autre et notre conception de la démocratie dans ces sociétés. Nous avons contribué à écrire une histoire indépendamment des régimes en place.

Notre présence est importante pour que ces valeurs de modernité puissent perdurer. Les Arabes ont besoin des chrétiens.
Nous n’avons pas besoin d’avoir le statut de protégé. Nous avons besoin que la stabilité et la liberté règnent dans des États de droit car la présence des chrétiens diminue quand la liberté se rétrécit. Le monde arabe est théocratique. L’islam n’a pas franchi le pas de
la séparation de la religion et de l’État comme en Occident. Ni l’islam ni le judaïsme ne l’ont fait. La théocratie est un système politique où il n’est pas admis de donner une opinion politique différente de l’autorité. Nous le savons, nous chrétiens arabes.
En Irak, du temps de Saddam Hussein, qu’on surnommait « le grand tyran » et que le monde entier voulait renverser, les chrétiens vivaient en paix. Ils ne soutenaient pas pour autant le régime mais ils ne se mêlaient pas de politique et se soumettaient à la loi du pays en respectant les limites fixées. En arabe, un dicton assez éloquent dit : « Étendez vos pieds selon la longueur du tapis. » Sur un tapis d’un mètre si j’ai droit à cinquante centimètres, je n’étends pas mes jambes au-delà. En retour, Saddam Hussein estimait les chrétiens et les aidait à conserver leurs églises et leur liberté de culte. C’est la même chose en Arabie saoudite ou en Égypte, où aujourd’hui la majorité des chrétiens, sans pour
autant souhaiter une éventuelle reprise en main du pouvoir par l’armée, se rallie à un État fort et juste considéré par eux comme un moindre mal. Ou comme en Syrie, où les chrétiens, otages des deux principales forces politiques du pays, se tournent pour leur survie en majorité vers le pouvoir en place, perçu comme un rempart contre les islamistes.

 

Revue des Deux Mondes – Vous dites que démocratie et théocratie sont aussi contradictoires que la neige et le feu ?

Bechara Boutros Raï On souhaiterait que ces régimes islamiques deviennent démocratiques et que leurs représentants dans le monde arabe ne soient pas systématiquement réélus avec 99 % des suffrages. Qu’ils permettent aux chrétiens irakiens, égyptiens et syriens de ne pas être privés de représentation politique et de participer pleinement au pouvoir en place. Mais, que ce soit avec des partis uniques, des
régimes tyranniques, des dictatures nationalistes ou des pouvoirs héréditaires, les chrétiens ont appris à cohabiter et à s’adapter. Au cours des treize siècles passés, nous avons formé une seule communauté indivise. Nous savons comment maintenir en vie nos traditions et notre religion au sein de ces sociétés arabes dont nous sommes.

 

Revue des Deux Mondes – Depuis l’invasion américaine en 2003, l’exode des chrétiens d’Irak a été édifiant. Leur nombre est passé d’un million et demi à cent cinquante mille…

Bechara Boutros Raï Les Américains n’ont pas manifesté en Irak beaucoup de sensibilité à l’égard des chrétiens d’Orient. En paroles oui, mais dans les actes permettez-moi d’en douter. Les chrétiens n’entrent pas en ligne de compte dans leur politique. En effet, plus
d’un million de chrétiens n’ont pas résisté à cette guerre sanglante – au nom d’une démocratie promise – qui a conduit à la désintégration d’un pays. Sous les bombes, les chrétiens irakiens ont été contraints à l’exil dans le silence absolu de la communauté internationale. Leur nombre actuel en Irak, selon les différentes estimations, serait autour de cent cinquante à deux cent mille. L’exemple de l’Irak est significatif, comme celui de la Libye, où il ne reste pratiquement plus de chrétiens. Il semble que seule la France et le Saint-Siège se préoccupent sincèrement de cette question en Occident.

 

Revue des Deux Mondes – Les révolutions arabes sont-elles devenues le tombeau des chrétiens d’Orient, qui partout sont pris pour cibles ?

Bechara Boutros Raï La guerre n’est pas spécialement dirigée contre les chrétiens, même s’ils sont affaiblis, humiliés et menacés de disparition, mais contre tous les citoyens victimes de ce chaos. Les extrémistes islamistes, les intégristes, les takfiristes, les djihadistes attaquent les chrétiens sans savoir pourquoi. En Syrie, ils disent « les alaouites au tombeau, les chrétiens à Beyrouth » parce qu’ils pensent que nous sommes pour le régime syrien alors que nous sommes pour la loi. Relisez « la lettre sur les chrétiens » de Pline le Jeune à l’empereur Trajan. Tout est dit. Dans le chaos, tout le monde paye. La guerre n’a pas de religion. La faim n’a pas de religion. La violence n’a pas de religion. Les chrétiens sont attaqués, les lieux de culte vandalisés ou réquisitionnés, les statues de la Vierge brisées, les croix des églises arrachées, mais je ne sépare jamais les chrétiens des autres victimes de la société syrienne, libanaise, irakienne ou égyptienne. Deux millions et demi de Syriens ont fui leur pays et pourtant ils ne sont pas en majorité chrétiens.

Revue des Deux Mondes – En septembre 2012, le pape Benoît XVI avait mis en garde les chrétiens d’Orient « de ne pas goûter au miel de l’émigration, malgré les difficultés ». Pourquoi ?

Bechara Boutros Raï Certains disent qu’ils n’ont qu’à partir, à quitter leurs pays d’origine. Mais au nom de quoi dix à treize millions de chrétiens – 37 % des Libanais, 10 % des Égyptiens, 6 % des Jordaniens, 10 % des Syriens, soit près de deux millions de chrétiens
syriens toutes communautés confondues, 2 % des Irakiens, 2 % des Israéliens, 1,4 % des Palestiniens – émigreraient puisqu’ils sont des Arabes et non pas des intrus, ni des colons ou des étrangers ? Quand les chrétiens émigrent vers les sociétés occidentales, le
drame c’est qu’ils ne reviennent plus. Nous assistons à leur exode alors que nous tenons plus que tout à leur présence et à la défense de cet héritage chrétien au Moyen-Orient. On peut émigrer et vivre partout. Trouver du pain pour se nourrir. Mais si un héritage meurt,
il ne se renouvelle plus. C’est le sens de l’avertissement du pape. La communauté internationale a-t-elle intérêt à laisser disparaître une culture plurimillénaire ? Est-ce à cela que veut aboutir le jeu cruel des nations ? Il s’agit là du sort des plus anciennes et des plus diverses communautés du monde. L’Europe préfère nier une évidence historique tout en transformant en vérité officielle son propre refus d’inscrire le mot « chrétien » dans sa Constitution.

 

Revue des Deux Mondes – Pensez-vous que l’autodestruction religieuse de l’Occident soit une des causes de son affaiblissement moral et culturel, à l’instar de la crise de la civilisation européenne à laquelle on assiste actuellement ?

Bechara Boutros Raï Le pape Jean-Paul II est mort sans avoir eu la consolation que les racines chrétiennes de l’Europe soient mentionnées dans la Constitution de l’Union européenne. La culture de l’Occident est pourtant une culture chrétienne, accueillante, et non pas une culture barbare dont il faudrait avoir honte. Si en Occident on ne donne aucune valeur à la religion, si le mot « chrétien » fait peur, comment des responsables politiques européens qui n’ont plus de contact avec Dieu peuvent ils se soucier sincèrement du sort des chrétiens d’Orient malgré la culture immémoriale dont ceux-ci sont porteurs dans les pays du Levant ? Le pape a constaté dans son récent discours à l’ONU que cette organisation voulue pour la paix était « en train de perdre sa raison d’être ». Nous, chrétiens d’Orient, appartenons à la nation arabe, dont nous sommes une composante à part entière. Nous sommes natifs de ces pays. Notre Église universelle est incarnée dans le monde arabe. Notre présence chrétienne a contribué à construire une histoire commune depuis des siècles. Ne nous arrachez pas à notre terreau. Soutenez-nous par des actions diplomatiques et politiques et non par des frappes militaires, auxquelles le pape François s’est fermement opposé en interpellant les chefs d’État du G20 réunis à Saint-Pétersbourg. Cet appel au monde du 7 septembre 2013 relayé par une veillée de prière mondiale pour les chrétiens d’Orient a détourné la marche de l’histoire. Tout le monde le reconnaît. C’est dire combien la valeur de la prière est notre arme.

Revue des Deux Mondes – La prière serait donc une arme ?

Bechara Boutros Raï C’est l’arme qui désarme l’autre. Le pape François a dit : « Dans notre prière constante et sincère, nous arriverons petit à petit à désarmer les armes réelles. » C’est un discours qu’il nous a tenu récemment, sur la force apaisante de la prière constante et sincère. Et il a ajouté : « Notre voix unie, humble et imperceptible, pourra un jour, je l’espère, être écoutée par les grands de ce monde. » Ceux-là même qui ne semblent pas comprendre qu’à cause de certaines influences étrangères qui jouent avec le feu, des millions de musulmans modérés et de chrétiens quittent les pays où ils ont étudié, aimé, travaillé et vécu parce qu’ils ne peuvent plus vivre sous la contrainte d’une idéologie radicale, extrémiste et terrorisante que personne bientôt ne pourra plus freiner…
C’est pourquoi nous avons besoin de stabilité. On ne peut pas parler de projet de survie quand la guerre détruit tout. « Primum vivere de in de philosophari. » Il faut d’abord vivre et ensuite philosopher. Le défi, c’est de rester, de trouver les moyens de vivre solidairement pour maintenir en place une population modérée qui souvent n’a le choix qu’entre l’exil ou le basculement dans le fondamentalisme. C’est cela qui menace la paix dans le monde.

Revue des Deux Mondes – Quel pays, quels gouvernements mettez vous en cause précisément ?

Bechara Boutros Raï J’ai dit – et je suis responsable de mes propos – que certains pays d’Occident et d’Orient, dont des puissances arabes et des pays régionaux que je ne m’autoriserai pas à nommer, soutiennent par les armes, l’argent et les appuis politiques des groupes rebelles et des milices islamistes venus du monde entier. Certains pays payent ces mercenaires étrangers, qu’ils soient du Maghreb, d’Azerbaïdjan ou d’Afghanistan. On trouve des combattants tchétchènes, libyens, yéménites ou des Européens radicalisés pour détruire, semer la terreur et tuer. Peut-on encore parler de guerre civile en Syrie avec tant d’ingérences internationales ?
Un ambassadeur d’un État « pro-opposition » a reconnu devant moi que « malheureusement » certains États occidentaux, dont le sien, soutiennent et financent ces groupes fondamentalistes en Syrie. C’est une ingérence extérieure qui fomente à tout prix la guerre en prenant le prétexte d’établir la démocratie ! Si des réformes sont  indispensables en Syrie comme dans d’autres pays du monde arabe, elles ne peuvent se faire ni de l’extérieur ni par la terreur. Nous ne sommes pas dupes. Il ne s’agit pas dans ce cas de volonté démocratique ni de soutien à des réformes sociales et politiques dont le monde arabe aurait grand besoin mais bien d’intérêts financiers et économiques avec un commerce d’armes juteux et des visées géopolitiques sur la région. La Syrie est devenue le théâtre d’un conflit armé auquel prennent part des États étrangers pour leur propre intérêt. Nous n’avons pas besoin de cela. Je le dis clairement.

Revue des Deux Mondes – Quels sont les moyens concrets dont l’Église maronite dispose au Liban pour aider les chrétiens à rester, puisqu’ils sont les premières victimes de ce conflit ?

Bechara Boutros Raï Nous agissons sur un plan moral, social et politique en rappelant aux chrétiens qu’ils sont les héritiers d’une mission d’évangile et de paix. Mais surtout nous les aidons à garder leurs terres pour qu’ils restent chez eux et ne les vendent pas. Une
identité démographique et géographique peut se modifier par la vente de terrains appartenant à des chrétiens. Nous les aidons à exploiter leurs terres et à faire aboutir leurs projets de développement. Pour un chrétien libanais, la terre est à la fois son identité et son avenir en plus d’être son fidèle héritage. Et surtout nous refusons les visas que l’on nous propose. Nous n’en voulons pas.

 

Revue des Deux Mondes – Le Liban peut-il perdre sa raison d’être si l’importance des chrétiens diminue ?

Bechara Boutros Raï Le Liban est le seul pays de la région où les chrétiens ont encore un poids politique et une liberté d’action même si les accords de Taëf ont réduit leurs pouvoirs par une diminution des prérogatives du président maronite de la République. C’est aussi le seul pays du Moyen-Orient qui ne reconnaît pas seulement la liberté du culte mais aussi la liberté de croyance et de conscience, qui fait la valeur du Liban. C’est inscrit dans la Constitution. Il y a aujourd’hui même des musulmans qui se convertissent au christianisme.

Le Liban, premier pays démocratique du monde arabe dans le vrai sens du terme avec toutes ses libertés et ses valeurs de modernité, est en train d’être sacrifié en devenant l’otage des confrontations et des déséquilibres régionaux. Certains États se conduisent avec le Liban comme s’il n’était pas un État souverain, comme s’ils avaient sur lui un droit de tutelle.

Revue des Deux Mondes – En décembre 2013, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a recensé 870 000 réfugiés syriens, soit un habitant du pays sur cinq, dont beaucoup sont installés dans le nord du Liban dans des campements de la plaine de la Bekaa. Comment le Liban pourra-t-il continuer à accueillir les 55 000 réfugiés qui arrivent chaque mois ?

Bechara Boutros Raï Il n’y a plus d’endroits épargnés par les combats en Syrie. Depuis 2011, les réfugiés arrivent en un flux permanent, continu et ininterrompu, au rythme de 55 000 réfugiés en moyenne par mois dans des campements très précaires, parfois à 1 000 mètres d’altitude, dans des tentes inadaptées à l’hiver où s’abritent les familles avec vieillards, nourrissons et malades. Ils fuient la violence et les meurtres de civils par les extrémistes fondamentalistes. Pour ces derniers, la personne humaine n’a pas de valeur. Le monde réalise-t-il ce que cela représente de tout perdre pour ces réfugiés ou est-ce une information de fin de journal à la télévision dans l’insensibilité générale d’un monde qui a perdu tout lien avec ses sources spirituelles ?

 

Revue des Deux Mondes – Des milliers de chrétiens syriens de la région de Kalamoun, à 90 kilomètres de Damas, ont demandé la nationalité russe…

Bechara Boutros Raï Je n’ai pas de chiffre exact mais je vous l’ai dit, ce ne sont pas seulement les chrétiens de Syrie mais aussi ceux du Liban qui sont en quête d’exode. Certains se sont réfugiés en Suède, au Canada et aux États-Unis, quand ils en ont les moyens. Au Liban une infime partie des réfugiés syriens sont chrétiens.

Il faut nous aider à faire la paix en Syrie. Que font les pays arabes de la sous-région ? Nous sommes une population libanaise de 4,8 millions d’habitants. Allons-nous revivre les années noires des camps palestiniens avec sur notre sol un demi-million de Palestiniens équipés en armes lourdes et légères ? Nous savons que ce sont des personnes blessées dans leur dignité, nous les comprenons, mais ils représentent une grande menace pour la société libanaise. Ils ont été à l’origine de cette guerre qui nous a amenés au tombeau sur les plans politique et social. Quand on est blessé, on attaque aussi celui qui vous accueille, même s’il vous fait partager sa maison. Ces réfugiés syriens, parfois instrumentalisés, vont-ils être par leur nombre un nouveau ferment de déstabilisation ?
Vous touchez du doigt les valeurs de ce Liban qui ne ferme jamais ses portes. Un Liban aux frontières ouvertes qui ne peut supporter seul le coût économique de cet énorme flux humain. Avec les ouvriers agricoles et ceux du bâtiment, il y a aujourd’hui au Liban un million et demi de Syriens en majorité sunnites. Comment pensez-vous que notre fragile équilibre politique et confessionnel des trois tiers – chrétiens, chiites et sunnites – puisse se maintenir ?
Vous comprenez quelle menace sécuritaire, politique, confessionnelle et quel fardeau économique et social nous vivons depuis le début du conflit syrien. Nous tenons sur un miracle au Liban, mais pour combien de temps ?

 

Revue des Deux Mondes – Craignez-vous que la guerre civile revienne au Liban dans les bagages de la déstabilisation syrienne ?

Bechara Boutros Raï Aujourd’hui, nous sommes en train de nous noyer. Pour la première fois de notre histoire, nous sommes livrés à notre sort. Les attentats à la bombe et aux voitures piégées se multiplient ces derniers mois dans la capitale libanaise, exacerbant les
divisions entre chiites et sunnites, qui s’affrontent sur la question de la guerre civile en Syrie. On vit dans un état de guerre même s’il reste localisé. Ce qui se passe au Liban ne peut plus être dissocié de ce qui se passe en Syrie. Nous sommes comme des vases communicants.
Le Liban sert plus que jamais de pendant à la Syrie. Le pays du Cèdre, que l’on surnommait « la Suisse du Moyen-Orient » quand les chrétiens étaient influents, est devenu une scène de confrontation dépourvue du filet protecteur d’une vision commune de l’avenir chez les Libanais. Personne ne souhaite la partition du Liban. Il faudrait que le Liban devienne un sanctuaire de paix et de neutralité dans cette région.
La France a été du côté du Liban depuis le général de Gaulle, qui y voyait en 1964 « un modèle d’équilibre et de mesure pour la paix ».
Quand la France soutient les chrétiens, c’est pour soutenir le Liban.
Mais nous, chrétiens, quand nous pensons au Liban, nous ne pensons pas uniquement aux chrétiens, nous pensons au pays tout entier. Plus que jamais, ma confession, c’est le Liban. Mais certains de nos chers frères musulmans, quand ils luttent, pensent « islam ». C’est leur culture. Notre différence se situe dans la culture universelle de l’Église.

 

Revue des Deux Mondes – En tant que chef spirituel de la plus importante communauté religieuse catholique d’Orient, vous êtes l’un des chefs religieux les plus écoutés, les plus influents…

Bechara Boutros Raï C’est l’héritage du patriarche maronite. Nous n’avons pu ériger ni royaume ni État mais l’organisation de notre Église remonte à 686 avec l’élection du premier patriarche maronite, saint Jean Maron. C’est l’histoire qui a fait du patriarcat une instance nationale et nous maintenons cette tradition avec responsabilité et indépendance. Notre Église a traversé les siècles sans subir aucune division en restant fidèle à son enracinement oriental et son alliance avec le Vatican qui remonte aux croisés et à Saint Louis. Quand, récemment, j’ai fait le tour des dix-sept communautés religieuses du Liban, j’ai été presque mieux accueilli par les musulmans sunnites, chiites et druzes que par les chrétiens. Les alaouites, eux, viennent jusqu’à nous puisqu’il n’est plus possible d’aller dans leur région de Tripoli, où règne la loi de la jungle, du meurtre et de la destruction. J’ai été reçu comme un pasteur symbole d’un espoir de stabilité pour toutes ces communautés qui sinon se sentiraient abandonnées, délaissées. Il s’agit de faire entendre une autre voix que celle des intégristes. Le patriarche maronite représente la porte de la paix. Il est à la fois le patriarche des musulmans et des chrétiens.

Revue des Deux Mondes – Pourquoi dit-on que votre Église maronite est celle des « cinq non » ?

Bechara Boutros Raï Aux Mésopotamiens nous avons dit que nous étions araméens comme eux mais que nous n’étions plus païens. Aux juifs, que nous partageons avec eux l’Ancien Testament mais que nous croyons que Jésus est le fils de Dieu. Aux Byzantins, que notre langue était le syriaque et non le grec. Aux Latins, que nous étions comme eux mais pas de rite latin et aux Arabes que nous sommes comme eux arabes ou arabophones mais pas musulmans.

 

Revue des Deux Mondes – Avez-vous également une primauté sur les autres patriarches ?

Bechara Boutros Raï Le patriarche maronite est reconnu comme primat du Liban sur le plan ecclésial. Dernièrement, en pleine réunion du sommet islamo-chrétien, le métropolite orthodoxe de Beyrouth, Élias Aoudé, et le primat de l’Église syriaque orthodoxe, Ignace
Zakka Ier Eiwas, ont affirmé que l’Église au Liban est centrée autour du patriarcat maronite, qui est leur guide. Quant aux responsables religieux musulmans, Bkerké est le seul lieu où ils acceptent de nous rencontrer.

 

Revue des Deux Mondes – En plus d’être un chef spirituel, vous êtes également président de la Conférence épiscopale et président du Conseil des patriarches du Moyen-Orient. Vos propos ont-ils une portée politique ?

Bechara Boutros Raï En Orient, le patriarche a une place importante dans la société. Le communiqué mensuel du Conseil des évêques maronites est attendu par tous et diffusé à toutes les communautés dans le monde. Nous traitons des questions nationales sans toutefois parler des personnes ni des partis ou des choix politiques. Nous restons sur le plan des principes. Cela aide chacun à reconnaître que nous sommes au-dessus des clivages mais unis avec tous sans jamais compromettre les données et les constantes politiques nationales. La spiritualité maronite prône la liberté entre le croyant et Dieu.
C’est une des valeurs que vous défendez en France, où l’amitié avec l’Église maronite remonte au Moyen Âge. Saviez-vous qu’un patriarche élu ne peut visiter d’autres pays, excepté Rome, avant d’être venu en visite officielle en France ?

 

Revue des Deux Mondes – Quel est l’apport aujourd’hui de l’Église d’Antioche, l’une des plus anciennes de la chrétienté puisqu’elle remonte à l’apôtre Pierre ?

Bechara Boutros Raï Les maronites ont comme siège Antioche comme les melkites et les syriaques. L’église d’Antioche a été à l’origine une église prospère et influente. Quand en 1584 le pape Grégoire XIII a fondé le premier collège maronite à Rome, la communauté maronite s’est ouverte à l’Europe et au monde en général. Elle a pu jouer un rôle d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident en véhiculant la culture occidentale en Orient, et la culture orientale en Occident. Beaucoup d’étudiants maronites ont occupé les grandes chaires des universités de France, de Madrid et de Rome. Il était courant d’entendre en Europe l’expression « savant comme un maronite ».
Aujourd’hui avec toutes les Églises réunies d’Antioche, nous travaillons pour découvrir ce que nous pouvons apporter à la société actuelle. Nous voulons témoigner de notre culture millénaire d’ouverture, de dialogue et d’initiative dans le monde arabe. Dans une société
démocratique, l’Église peut jouer un grand rôle. Dans une situation théocratique où la source de la législation en tous domaines est le Coran, elle est limitée. Dans une société tyrannique plus encore. Ici, au Liban, nous bénéficions d’un régime démocratique. La liberté d’agir, de penser et d’écrire est réelle.

Depuis 2006, la fête de l’Annonciation est devenue une fête nationale grâce à l’ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri, qui en a accepté le principe. Cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde arabe. Nous descendons pourtant tous de la lignée d’Abraham. Maryam, à qui une sourate est consacrée, est même la seule femme
dont le nom soit cité dans le Coran.

 

Revue des Deux Mondes – Qu’en est-il des syriaques, qui ont conservé des croyances chrétiennes immémoriales ? Parlent-ils toujours la langue du Christ ? Ont-ils réellement été les premiers à traduire Aristote, Ptolémée, Plotin ?

Bechara Boutros Raï Oui, ils ont joué un rôle important dans l’histoire. Les textes fondateurs qu’ils ont traduits se sont retrouvés ensuite dans les mains des traducteurs arabes avant que les chercheurs européens ne s’en emparent au XIIIe siècle. C’est au Liban
sous l’Empire ottoman, en 1595 au couvent de Qazhaya, que naquit la première imprimerie du monde arabe, et elle a sauvé la langue syriaque-araméenne. Les religieux et arabes chrétiens cherchaient à échapper à la soldatesque des sultans en se réfugiant dans les montagnes de la « vallée sainte », la Qadisha.
Actuellement leurs descendants vivent en Syrie, en Iran, en Irak et dans le sud de la Turquie mais aussi en Europe et aux États-Unis.
Leur dialecte araméen est une langue sémitique devenue une langue écrite au début de l’ère chrétienne. Si les syriaques en ont conservé l’usage ainsi que dans leur liturgie, les maronites – sauf pour le clergé – l’ont progressivement abandonnée pour adopter l’arabe,
langue de Mahomet.

Revue des Deux Mondes – Que vous a apporté votre formation chez les jésuites de Jamhour à Beyrouth ?

Bechara Boutros Raï C’est un collège de haut niveau culturel et moral où j’ai fait mes études complémentaires et secondaires. Les jésuites constituent une force dans l’Église, pas uniquement sur le plan de leur doctrine mais également sur le plan de l’esprit pédagogique qui prévaut. Ils nous ont beaucoup aidés dans l’apprentissage et l’acquisition d’une pensée rationnelle, claire et structurée. Les pères jésuites incarnent leurs valeurs. Ils sont curieux de toutes les cultures aux frontières de l’Église catholique.
À mon époque, les élèves musulmans assistaient au cours de catéchèse sans que personne ne les y oblige. Ils se rendaient nombreux à la messe sauf ceux qui n’y tenaient pas. Je me souviens d’un ancien camarade sunnite, Hassan Rifat, qui a obtenu tout au long de sa scolarité les premiers prix de catéchisme. Beaucoup des grandes familles de Beyrouth ont étudié chez les jésuites et en sont fiers. Parmi les chrétiens, on peut citer Amine Gemayel, l’ex-président de la République, son frère Bachir Gemayel, ou l’ambassadeur Bassam Tourba…

Revue des Deux Mondes – Qu’en a-t-il été de votre découverte de la spiritualité ignacienne avec la centralité de Jésus ?

Bechara Boutros Raï Si vous posiez cette question aux élèves musulmans qui étaient avec moi au collège, ils vous diraient que la centralité de Jésus était partout présente. Nous avons beaucoup appris en faisant la catéchèse mais surtout à travers l’exemple que donnaient les pères jésuites. J’étais un jeune moine paysan montagnard de 15 ans issu d’un milieu familial modeste quand les jésuites m’ont préempté comme boursier. J’arrivais du séminaire de l’ordre maronite, où j’étais entré à 12 ans pour suivre une formation théologique et religieuse, avec, comme le veut notre tradition de moine marianiste – qui voit dans la nature le souffle divin –, le rude apprentissage quotidien du
labour et des autres travaux des champs.
En récréation, avec mon ami Hareth Boustany, qui est devenu le grand historien libanais spécialiste de la Phénicie, nous discutions de la foi, des saints païens de l’Ancien Testament tel le roi vertueux dans les pays du levant, la nuit tombe sur les chrétiens d’orient de la ville de Salem, l’ancienne Jérusalem. Et aussi des œuvres des grands écrivains catholiques, Mort où est ta victoire ? de Daniel Rops, Humanisme intégral de Jacques Maritain, l’Homme cet inconnu d’Alexis Carrel. Et Lourdes d’Émile Zola, ce grand roman de la douleur et de l’espérance dont l’auteur a fait le symbole de la lutte entre l’esprit de croyance et l’esprit de raison. J’ai rattrapé mon retard grâce à tous ces échanges passionnants sous un figuier centenaire.

Revue des Deux Mondes – Avez-vous des informations concernant le père jésuite italien Paolo Dall’oglio, refondateur du monastère catholique syriaque de Mar Musa, enlevé en Syrie en juillet 2013 ?

Bechara Boutros Raï Avant qu’il ne soit expulsé de Syrie en juin 2012, le provincial jésuite était venu me demander d’intervenir auprès des autorités syriennes pour plaider sa cause. « Dites-lui qu’il cesse de se mêler de politique », fut la réponse que j’obtins. C’est quand il est revenu clandestinement un an plus tard à Rakka, ville aux mains d’islamistes affiliés à al-Qaida, sans l’autorisation de son provincial ni de son évêque, qu’il a été kidnappé, le 29 juillet 2013. C’était malheureusement très risqué et dangereux pour lui.

 

Revue des Deux Mondes – Cet acte libre et courageux ne s’inscrit-il pas dans le droit-fil de la « radicalité » propre aux jésuites ?

Bechara Boutros Raï Comme religieux, il avait un devoir d’obéissance à respecter envers sa hiérarchie et ses supérieurs. C’était très imprudent de revenir en Syrie sans l’autorisation des autorités locales et sans papiers officiels. Nous réclamons toujours sa libération avec celle de deux autres prêtres – un Arménien catholique et un orthodoxe – ainsi que celle de deux évêques, Youhanna Ibrahim et Boulos Yazigi. Nous espérons qu’ils sont encore en vie. Mais nous n’avons pas de nouvelles d’eux, ce qui nous préoccupe beaucoup, d’autant qu’il n’y a eu aucune revendication. Le Qatar a promis de nous transmettre toute information qu’il pourrait obtenir. Mais pour l’instant nous ne savons rien.

 

Revue des Deux Mondes – Que sont devenues les douze religieuses grecques orthodoxes de Maaloula, où les rebelles n’ont pas respecté l’immunité d’un monastère dans une ville historiquement chrétienne ?

Bechara Boutros Raï Le pape François a lancé un appel pour les douze sœurs et « pour toutes les personnes enlevées en raison du conflit » en rappelant que de par le monde deux cents millions de fidèles du Christ ne peuvent vivre leur foi librement. On dit que les
religieuses seraient à Yabroud, ville rebelle syrienne à une vingtaine de kilomètres au nord de Maaloula. Les rebelles, dont les djihadistes du Front el-Nosra qui occupent le couvent de Mar Taqla, réclament la libération d’un millier de détenus politiques en échange de leur
liberté ! Elles sont donc utilisées comme otages et boucliers humains.
C’est ainsi qu’on cherche à faire fuir les chrétiens, par le biais de rapts, de pillages, de villages rasés et par la destruction d’églises ou l’occupation de monastères. En Égypte, depuis six mois, plus de soixante églises coptes ont été saccagées, brûlées ou bombardées.
Sans parler des écoles détruites comme tout ce qui porte le signe d’une appartenance aux chrétiens. La liberté de conscience n’existe pas chez les fondamentalistes islamistes. Qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs, le pire ennemi des extrémistes est l’usage qu’ils
font de la religion.

 

Revue des Deux Mondes – Pourquoi vous êtes-vous rendu à Damas dernièrement ?

Bechara Boutros Raï J’y suis allé pour assister à l’intronisation du patriarche orthodoxe et pour dire que nous, chrétiens, sommes une seule voix. C’était un geste fort, symbolique qui a été perçu comme tel par les chrétiens comme par les musulmans. Si vous venez chez nous à Beyrouth, cela veut dire que vous vous préoccupez de nous et nous le ressentons. En Orient nous vivons par et avec nos sentiments, qu’il est important pour nous de manifester.

Revue des Deux Mondes – Au début du conflit syrien, en septembre 2011, vous aviez opté pour une position médiane puisque les maronites sont divisés en deux camps – pro- et anti-syrien. Vous appeliez à des réformes par le dialogue en souhaitant « donner du temps au président syrien »…

Bechara Boutros Raï Ce qui me préoccupe, ce n’est pas la division des chrétiens, c’est la division des musulmans des deux branches antagonistes de l’islam, les sunnites et les chiites, et ses répercussions régionales et internationales. La grande question est : « Comment les réconcilier et couper court à cette montée fondamentaliste ? » Les maronites, eux, se partagent en deux camps : pro-Assad ou anti-Assad.
D’un côté on trouve les sunnito- chrétiens qui souhaitent un changement de régime en Syrie, et de l’autre les chiito-chrétiens qui considèrent que l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah apporte plus de garanties de survie aux chrétiens d’Orient qu’une alliance avec l’Occident. Mais sur toutes les affaires nationales, les chrétiens sont d’accord entre eux.

 

Revue des Deux Mondes – Avez-vous été mal compris ou soutenez-vous le régime de Bachar al-Assad ?

Bechara Boutros Raï Non, bien sûr, je ne soutiens pas le régime de Bachar al-Assad. Ce n’est pas dans la fonction d’un patriarche de soutenir tel ou tel régime, contrairement à ce qu’imaginent ceux que cela arrange. Je suis contre la guerre, contre la violence, contre la tyrannie et la dictature. Mais je refuse de passer du mauvais au pire. Un chef d’État occidental m’a répondu à cela : « I l ne faut pas sacrifier la démocratie au nom de la stabilité. »
Je voudrais profiter de cet entretien pour tenter d’éclairer l’Occident sur ce qu’il ne comprend pas de l’Orient. Vous m’avez posé cette question comme s’il s’agissait d’une évidence. Or l’Occident n’arrive pas à comprendre ni à admettre que les chrétiens respectent depuis toujours les autorités locales en place. C’est paradoxalement jusqu’à ce jour le meilleur garant de leur survie.

 

Revue des Deux Mondes – La laïcité sera-t-elle un jour concevable au Moyen-Orient ?

Bechara Boutros Raï La laïcité n’est pas acceptée par les musulmans et pas même au Liban. Elle est presque synonyme d’athéisme dans le lexique de l’islam. Si vous dites à un musulman le mot « laïcité », il le refuse. C’est presque une « hérésie » pour eux. En arabe
nous disons « Dawla Madania » – par opposition à « État religieux » –, ce qui se traduit littéralement par « État dit civil » et se rapproche le plus du modèle laïc. Nous séparons religion et État sans toutefois dénigrer la religion. Au Liban, le Parlement ne légifèrera jamais sur des questions qui touchent à la religion comme l’avortement ou le mariage civil. En référence à l’article IX de notre Constitution unique dans le monde il est précisé que : « Le Liban rendant hommage à Dieu respecte toutes les religions, garantit leur statut personnel. » Le statut personnel englobe toutes les questions de religion. Donc la question du mariage civil est laissée aux autorités confessionnelles. La laïcité, c’est la séparation totale entre religion et État, et ici c’est impossible. Si vous dites à un Libanais qu’il est athée, vous lui faites une grande insulte. Même s’il l’est, il vous répondra qu’il est « plus croyant que votre habit noir ».

Revue des Deux Mondes – En quoi le Hezbollah peut-il se définir comme le Parti de Dieu ?

Bechara Boutros Raï Je respecte le Hezbollah mais cela me gêne. Pourquoi politiser Dieu ? Pourquoi dire que Dieu fait partie d’un parti ou qu’un parti relève de Dieu ? Les dignitaires se font appeler « les signes de Dieu ». Ayatollah signifie « le signe suprême de Dieu ». Or
tout ce qui est radical est contre la religion, qui, à ce point politisée, ne relève plus de Dieu.

 

Revue des Deux Mondes – Mon ami l’historien Samir Kassir, assassiné en juin 2005, parlait d’un double sentiment de persécution et de haine de soi qu’ont les Arabes. Il pensait aussi que la démocratie dans le monde arabe passerait par un « printemps arabe » à Damas. Que pensez-vous des révolutions arabes ?

Bechara Boutros Raï Nous avons salué les manifestations populaires du « printemps arabe » en Tunisie, en Égypte, en Syrie. Mais que s’est-il passé tout d’un coup ? Comme par un tour de passe-passe « magique », ou plutôt tragique, ces manifestations populaires ont disparu. Les mouvements fondamentalistes ont pris la relève et la guerre civile est apparue. Telle est la situation en Égypte et aujourd’hui en Syrie, sans parler de la Libye !
Ces jeunes, quelle que soit leur religion, aspirent à la paix et veulent des réformes justes et attendues. Ils ont eu le courage de descendre dans la rue et ne souhaitent pas se livrer consentants aux mains rétrogrades des fondamentalistes. Bravo à la pression de la société
civile égyptienne qui dit non à l’instauration d’une société islamique !
Le « printemps arabe », c’est bien autre chose que ce détournement grossier d’une démocratie piégée qui a tenté de revenir sur des acquis comme en Tunisie. Nous assistons au même phénomène en Syrie. Que les médias de masse véhiculent des mensonges ne signifie pas que l’on puisse cacher la vérité. C’est une révolution de l’homme et de l’estime qu’il doit avoir pour lui-même qu’il faut souhaiter. Et je m’adresse à ceux de l’ombre, ceux qui suscitent la terreur collective et soutiennent les groupes extrémistes pour déstabiliser un peu plus le monde arabe sur une telle échelle en dénaturant les espoirs des peuples.

Revue des Deux Mondes – Croyez-vous, comme Walid Jumblatt, le leader druze, que le monde arabe se meurt et qu’il va sombrer ?

Bechara Boutros Raï Non, ce n’est pas la fin du monde arabe ni la mort d’un peuple. C’est une très forte crise historique de la même portée que la fin de l’Empire ottoman et le découpage de la région qui s’en est suivi il y a plus d’un siècle. Il nous faut une réflexion unifiée de l’intérieur. Je ne suis pas utopiste mais le dernier mot ne peut jamais être le désespoir. C’est une très grave crise qui ressemble à celle d’un organisme vivant qui tomberait gravement malade. Tant qu’il n’est pas mort, il peut recouvrer la santé. Nous, chrétiens et musulmans, sommes tombés malades. Nous devons nous reprendre.
Souvenez-vous, dans son exhortation aux nations, le pape François a demandé au monde entier de « renoncer à la haine fratricide, au mensonge, à la prolifération et au commerce illégal des armes ». Il soulevait la question d’une économie mafieuse.
Je demande régulièrement, sans jamais recevoir de réponse, aux ambassadeurs des pays qui soutiennent les groupes extrémistes de réviser leur politique. Quid du marché des armes ? À quelles fins tant d’argent dépensé, tant d’appuis logistiques pour soutenir ces milices ? Tant de villes systématiquement détruites, tant de souffrances, tant de réfugiés dans le monde… Qui a intérêt à vouloir revenir au rêve du grand califat international ? Retrouverons-nous ces mêmes « sponsors de guerre » qui présenteront plus tard la facture de la reconstruction ? Toujours pas de réponse. Je ne sais plus qui a dit avec une triste ironie que Dieu a créé le monde, mais que l’économie le gère.

Revue des Deux Mondes – Merci, monseigneur. Une dernière question : pourquoi avoir choisi comme devise « amour et communion » ?

Bechara Boutros Raï J’ai choisi cette devise comme l’expression la plus représentative de la société libanaise. On ne peut pas vivre ensemble dans la haine de soi et de l’autre, ni dans la rancœur ou la rancune. Au Liban, nous avons besoin de nous sentir unis à Dieu pour créer une entente sur d’autres plans horizontaux. Si cette unité avec Dieu, qui est une verticale, est présente, alors il y a union avec tout le genre humain. On ne peut pas toujours rire et sourire car souvent on est ébranlé par tant de larmes et de traces de poudre dans l’encens de nos églises…
Mais dans le cœur, c’est toujours « communion et amour ». Merci à vous d’être venue à Bkerké, si près de Notre-Dame du Liban. C’est l’heure des vêpres, nous vous emmenons dans la prière.

Grand Interview réalisé par Isabelle Dillmann pour la revue des 2 mondes

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