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Protéger l’harmonie pour vivre ensemble en Irak et protéger la région du radicalisme et du terrorisme

26/01/2016

Par SB Louis Raphael Sako, Patriarche Chaldéen Catholique

Ce texte a été envoyé au président du Parlement Européen Martin Schultz à l’occasion de la réunion tenue à Strasbourg le 20/1, il a été également envoyé à la conférence : Les droits des minorités religieuses dans le monde musulman tenue à Marrakech -Maroc 25-27 / 1. Le patriarche n’a pas pu assister à la conférence pour raison de visa. Le Père Fadi Daou a lu le discours


 

Tenant la plume d’une main et soignant la plaie de l’autre…

C’est le cœur meurtri que nous nous adressons à votre assemblée bienveillante pour que vous fassiez sortir notre pays et ses « soi-disant minorités » de ce tunnel suffocant où ils se trouvent.
Dans ce discours, nous tenons à vous exposer la réalité afin que, même en tâtonnant, nous puissions chercher ensemble des solutions et allions vers un avenir meilleur.
Un spectacle vécu de l’intérieur
Tout a commencé du jour au lendemain, comme si des mains clandestines et perverses avaient tout planifié, mettant en scène un spectacle dont les principaux actes sont les suivants :

  • Des conflits sans précédents ont émergé en Irak et dans la région. Sans précédents, car il s’agit de guerres quasi organisées, manipulées de telle sorte qu’elles ne soient pas des guerres conventionnelles classiques.
  • Les germes de cette guerre se sont répandus de façon surprenante. Comme un feu sans merci, des discordes ethniques, religieuses ou doctrinales ont embrasé notre région justifiant hélas l’injustifiable : des actes de violence sans limite de la part de certains groupes contre tout ce qui peut contredire leur idéologie. Ces violences n’ont hélas fait qu’augmenter les tensions et failles existantes dans la société.
  • Les entités politiques et les communautés d’appartenance antérieures à la création de l’Irak sont réapparues. C’est selon cette logique communautaire que l’Irak est désormais administré, faisant passer au second plan la compétence et le professionnalisme. Ces communautés ont perdu confiance les unes envers les autres. Elles n’arrivent pas à s’entendre dans la gestion du pouvoir, des ressources nationales et du territoire. Un fossé de plus en plus profond s’est creusé entre elles, fossé qui s’est transformé en franche discorde. L’absence d’une vraie démarche de réconciliation nationale a empêché ces communautés de nouer entre elles et avec le peuple un nouveau partenariat.

Causes et répercussions tragiques de la communautarisation
L’intervention dans le jeu irakien d’acteurs externes préoccupés par leurs propres intérêts n’est plus un secret. Ces acteurs externes ont profité d’un État et d’une administration fragilisés et coupés des citoyens. Sous le prétexte de mettre en place une démocratie et plus de liberté en Irak, ces interventions externes ont poussé notre pays et ceux de la région vers le chaos et le terrorisme. Non contente d’avoir détruit l’unité entre nos communautés et la coexistence qui les caractérisait, ces mains étrangères se sont aussi accaparées nos ressources naturelles nationales.

Plusieurs facteurs ont conduit à cette situation :

  • L’incapacité à imposer la souveraineté de la loi a cédé la place à la « loi de la jungle ».
  • L’échec du système éducatif qui est sensé donner la culture et le respect d’autrui.
  • Le déclin accéléré de la culture, la montée du chômage et la détérioration de la sécurité.
  • La récession économique aggravée par la baisse du prix du pétrole n’a été qu’une conséquence logique de tout cela.

C’est hélas ainsi que notre pays au passé glorieux, ancré dans l’histoire de l’humanité comme étant le « berceau de la civilisation », a été amené à subir la tragédie que vous connaissez. Des milliers de morts et des millions de déplacés, à l’intérieur et à l’extérieur de notre pays, la destruction des infrastructures et de nombreuses habitations. Au-delà de ce que nous avons déjà subi, ce qui est terrible c’est de voir le peuple irakien paniqué et angoissé à l’idée que ce conflit soit une guerre sans fin.
Parlons franchement de la religion.

Il est bien connu que le pluralisme des religions ressort d’une sagesse divine. Mais il faudrait aussi reconnaître que la religion, toute religion, en dépit de son impact positif sur le quotidien de l’être humain, de ce qu’elle apporte de sérénité au cœur du croyant, peut hélas avoir un impact néfaste à cause de plusieurs facteurs :

  • Le manque de maturité et de discernement dans la foi. En lien avec cela les lacunes dans la lecture correcte des textes fondateurs d’une religion.
  • L’éloignement de la véritable essence de la religion qui implique des attitudes dignes telles que la tolérance, le respect et la bienveillance.
  • L’enfermement dans le fondamentalisme qui entraine une montée de l’intolérance.
  • La volonté d’imposer une vision religieuse à toute une société en dépit de l’existence de citoyens ayant leurs propres religions ou des doctrines différentes.

Tout ceci est en décalage avec le monde d’aujourd’hui, ces difficultés ont été dépassées par les États s’étant dotés de constitutions solides et d’un état de droit. De tels comportements sont aussi des obstacles pour que les Irakiens puissent tous vivre ensemble et cohabiter harmonieusement.

Nous faisons face à une crise de la pensée et de la culture.

Nous sommes victimes d’un manque de vision globale et déplorons l’impuissance des pouvoirs publics à réagir contre l’injustice qui a ravagé notre peuple.

Pour continuer à évoquer le sujet de la religion, il faut aussi dire que nous sommes hélas trop souvent confrontés à des pratiques religieuses formelles et superficielles, qui ne prennent pas en compte l’esprit de la religion et sa mission.
Aujourd’hui nous sommes dans une situation telle que les membres d’autres religions ou d’autres dénominations que l’islam sont traités d’infidèles et d’hérétiques, sans qu’il ne soit fait aucune nuance de la réalité de leur foi. Ces condamnations sont faites sans aucune préoccupation des intentions bonnes et du désir de se rapprocher du Créateur Suprême de ces personnes. Ces accusations sont portées sans prise en compte de la conscience honnête des individus.

Pour parler franchement, il y aurait un grand besoin de donner plus de crédit à une lecture des textes religieux éclairés par une exégèse et une interprétation scientifique tenant compte du contexte historique. Il y aurait un grand besoin d’une exégèse promulguée avec autorité par la sagesse des hautes autorités religieuses. Cette exégèse, ces exhortations auraient un impact très fort et pourraient changer la situation de notre pays. Pour cela il faudrait que les hautes autorités religieuses musulmanes coordonnent leurs messages : un message unifié par l’aspiration au bien commun à travers la souveraineté d’une loi juste dans un Irak libéré des influences politiques extérieures. Cela pourrait être l’un des éléments clés en faveur d’une réconciliation nationale générale. Cette coordination harmonieuse en faveur d’une pensée religieuse lumineuse, positive et ouverte pourrait entraîner derrière elle tout le peuple irakien sur le chemin de la paix.
Souffrance des chrétiens et des autres composantes religieuses et ethniques : une vision pour l’avenir
Depuis la chute de l’ancien régime en 2003, le pays a été entrainé de manière préméditée vers le radicalisme. Un radicalisme visant les chrétiens et les autres minorités religieuses, les chassant jusque dans leurs maisons, sur le territoire où elles vivent depuis toujours. Cette violence de grande envergure a pour but jusqu’à la destruction de notre histoire commune, de notre civilisation, de nos valeurs et de notre éthique. Sans exclure les autres minorités religieuses, il faut tout de même dire qu’un feu de haine, d’exclusion et de marginalisation a été spécifiquement dirigé contre les chrétiens.
Voici en quelques lignes comment notre pays est train de vivre en marge des nations contemporaines, loin du standard minimum des droits de l’homme, bien loin de respecter les spécificités de chaque communauté et de chaque religion et de sauvegarder la dignité des croyants de telle ou telle religion. Ce qu’a commis l’organisation « Etat Islamique » (Daech) contre les Chrétiens et les Yézidis sous le principe : « deviens musulman et tu sauveras ta peau », le déplacement de ces populations de leurs villages qui vivent maintenant dans des camps de réfugiés est bien connu de tous. Ces discriminations contre ces populations a été tellement loin que l’on peut dire que le stade du génocide a été atteint.

Cependant des groupes et des partis aussi malfaisants que Daech ont parfois vu le jour. Ils s’en prennent eux aussi à ces minorités ethniques et religieuses soit par des discours incitant à la haine, soit par des actes. En voici quelques exemples parlants, même si Dieu nous garde de les généraliser ces dérives aux musulmans dans leur ensemble ou de les attribuer à l’Islam :

  • La carte nationale d’identité, régie par l’article 26-2 de la Constitution, force les enfants mineurs non musulmans à se déclare être devenu musulman. Nous avons plaidé pour une modification de cette loi et avons revendiqué le droit pour les enfants de garder leurs religion jusqu’à ce qu’ils atteignent la majorité.
  • Avant Noël, certains imams et d’autres personnalités ont multiplié les déclarations incitant leurs fidèles à ne pas adresser leurs voeux aux chrétiens. Selon eux, les péchés capitaux seraient moins graves que de souhaiter une bonne fête de Noël aux Nazaréens (les Chrétiens).
  • Des extrémistes ont détruit les arbres de Noël qui avaient été installés dans plusieurs centres commerciaux. D’autres ont osé profaner le cimetière chrétien de Kirkouk.
  • A Bagdad, une juge a mis à la porte du tribunal un chrétien venu témoigner en faveur de sa voisine musulmane, veuve, qui le lui avait demandé. Madame la juge a considéré que le témoignage d’un chrétien était irrecevable.
  • Dans le domaine de la construction, des ouvriers ont refusé de travailler dans des maisons de chrétiens ou pour des monastères prenant le prétexte qu’ils ne souhaitent pas travailler pour des infidèles.
  • Des affiches appelant les femmes chrétiennes à porter le voile, soit disant comme la Vierge Marie, ont été placardées dans certaines rues et même à l’intérieur de certaines administrations. Ces affiches sont en totale contradiction avec la liberté que chacun doit avoir dans le monde contemporain. Sommes-nous dans une période si obscurantiste que certains veulent imposer à tous leurs traditions sans discernement.

Ces violations s’accumulent de jour en jour, augmentant l’inquiétude chez les membres de minorités et les poussant à émigrer, privant notre pays de leurs compétences et de leur professionnalisme.
Acceptez-vous de telles violations et leurs conséquences ?
Devant vous je souhaite dire l’immense blessure ressentie par des chrétiens qui ont du émigrer pour échapper aux violences terroristes.

Pourtant, pendant quatorze siècles un certain niveau de coexistence et une atmosphère de respect mutuel a prévalu. L’idéologie dont nous avons décrit les atrocités ne pourrait en aucune sorte rendre service ni à une religion ni à un État.
Nous en appelons à votre conscience spirituelle afin changer cette idéologie d’exclusion pour permettre aux minorités de vivre dignement dans leur pays d’origine alors qu’ils en sont les habitants d’origine.

Trouver des solutions demande de faire des choix courageux
Voici quelques pistes de solutions :

  • 1) Une nouvelle vision politique explicite pour gouverner le pays. Cela implique de mettre en place un plan d’actions concret comprenant :
    -- la confirmation du maintien d’un État civil
    -- l’application d’une citoyenneté réelle
    -- la garantie de l’unité nationale dans le respect des cultures diverses, des autres religions et des autres dénominations. Cette diversité est un des grands traits de l’identité irakienne et une source de richesse pour nous et pour le monde. A ce titre la mise en place d’un gouvernement fédéral serait probablement la solution la plus acceptable qui préservait l’unité du pays.
  • 2) L’adoption d’un texte constitutionnel impartial et neutre envers tous les citoyens, garantissant explicitement leurs pleins droits. Ce sont les décisions prises dans l’intérêt public qui vont permettre la réalisation d’une véritable citoyenneté.
  • 3) Il faut aider les Irakiens à s’identifier et à s’attacher à leur patrie et non à des dénominations doctrinales ou tribales. C’est cela qui permettra de protéger les Irakiens des conséquences dangereuses de l’extrémisme. Cela ne sera possible que grâce au respect d’un loi souveraine et à l’instauration d’une état de droit réel.
  • 4) Contrer l’extrémisme, non par des prises de positions extrémistes elles aussi mais par le démantèlement de ses racines terroristes quelles soient idéologiques ou matérielles. Pour cela il faut promouvoir une culture de tolérance, d’amour et d’accueil de l’autre en tant que frère et concitoyen. Notre législation doit condamner très fermement les appels à l’extrémisme et les incitations à la violence.
  • 5) Nous devons créer un modèle de coexistence. Ce modèle doit se traduire d’un point de vue juridique, social et religieux. Je souhaite un modèle de coexistence courageux assurant le respect de la diversité, du pluralisme et d’une convivialité pacifique. Nous devons instaurer un contrat social qui assure à chacun une vie digne dans un cadre commun. Ce modèle de coexistence que nous souhaitons doit être formulé comme une alliance, un contrat social ou même comme une Fatwa suprême visant à garantir l’unité nationale et la pluralité irakienne.

Un ultime appel
Selon un dicton populaire de chez nous, « Ihag Halak », Attrapes-toi vite… Il est temps, grand temps de prendre en charge nos responsabilités. Si nous ne voulons pas que ce conflit se prolonge pour encore plusieurs années, nous devons nous unir, main dans la main, Chrétiens et Musulmans, Yézidis et Sabéens-Mandéens, Kakaïs et Bahaïs… Nous devons nous unir dans le but de mettre fin aux meurtres, d’arrêter les destructions et les exclusions pour faire avancer la paix et la sécurité. Entraidons nous pour édifier la patrie de l’Irakien, qu’il soit Arabe, Chiite, Sunnite, Kurde, Turkmène, Shabak, Chrétien, Yézidi, Kakaï ou Sabéens-Mandéens. Unissons nos forces pour créer une patrie qui respecte les droits de ses citoyens, sauvegarde leur dignité et protège leurs vies.
C’est de cette manière que nous pourrons tous ensemble devenir les artisans d’un moment historique. C’est à dire le moment où la paix calme les cœurs, le moment où la stabilité rassure les angoissés, le moment où nos enfants pourront à nouveau jouer en sécurité dans les rues de nos villes.

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