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« La Croix que nous vivons est une vraie Croix mais aussi une grâce » – Mgr Tobji, archevêque maronite d’Alep, en Syrie

27/09/2016

Pas de répit pour Alep, en Syrie. Ces derniers jours, les tirs et bombardements se sont encore multipliés entre les rebelles et le régime syrien. De passage à Paris, l’archevêque maronite d’Alep, Mgr Joseph Tobji a accordé une interview à l’Œuvre d’Orient sur la situation dans la ville syrienne.

Qui êtes-vous ?

Je suis l’archevêque maronite d’Alep. Pendant de nombreuses années, j’ai été prêtre diocésain de cette ville comme curé de la cathédrale. Puis on m’a envoyé dans le diocèse de Lattaquié. J’y suis resté 11 mois puis j’ai été élu archevêque d’Alep le 7 décembre 2015.

 

Qu’est-ce que cela signifie être évêque à Alep ?

C’est une grande Croix, mais aussi une grande confiance que le Seigneur met en moi. J’espère être à la mesure de cette confiance. On se met dans les mains du Seigneur, l’Église est son épouse. Et moi je suis un instrument, je suis le berger pour guider le troupeau.

 

Combien de fidèles avez-vous à Alep ?

Avant la guerre, Alep comptait 4 000 000 d’habitants. La majorité est musulmane et nous les chrétiens nous formons 6 églises ; l’Église maronite, grecque-melkite, arménienne, syriaque, chaldéenne, et romaine. Il y a également 3 églises orthodoxes, des protestants… en tout, la ville compte 9 évêques ! Chez les maronites, il y avait entre 750 et 800 familles. Aujourd’hui nous comptons 400 familles, mais la plupart ont été éclatées avec la guerre. Nous avons également 4 prêtres maronites à Alep.

 

Quel contact avez-vous avec les autres évêques ?

Nous avons de bonnes relations. Nous nous rencontrons tous les samedis et une fois par mois avec les orthodoxes et les protestants.

 

Quelle est la situation à Alep ?

Nous vivons au quotidien avec la mort. On ne sait jamais quand une balle, un obus ou un tir de mortier va toucher un toit, une maison. Moi-même j’ai vu trois fois la mort.

Pour ce qui est de l’eau et l’électricité… depuis quatre ans, lorsque l’on dit qu’on a l’électricité, ça veut dire 2 heures à 4 heures par jour, et quand on a 2 heures d’électricité, on est très content ! Mais il se passe des mois et des mois sans rien. Alors on a inventé des abonnements avec des générateurs privés, deux ampères par maison. Mais cela coûte cher ; par exemple 3 ampères valent la moitié d’un salaire. Si une vieille dame est seule chez elle sans ressources on lui offre ces 3 ampères. Pour l’eau nous avons creusé des puits un partout dans la ville et nous la distribuons dans les familles.

 

Quelles actions menez-vous pour les familles à Alep ?

Nous aidons les personnes au niveau sanitaire dans la prise en charge des interventions chirurgicales, les médicaments, ou même l’hospitalisation. Tous les mois nous distribuons également un paquet de denrées alimentaires comme des céréales, de l’huile… Nous payons tous les frais d’instruction des élèves et des étudiants.

Au niveau culturel ; des camps scouts, des récitals, avec les jeunes et les familles sont organisés. Un prêtre et des laïcs m’assistent dans cette mission.

 

 

Les Aleppins gardent-il espoir ?

Tous sont fatigués et pensent à l’émigration comme solution, mais il y en a toujours un qui veut rester, et qui fait réfléchir les autres. Lorsque l’on a sa propose maison, qu’on connait tout le monde et que tout le monde nous connait, on se sent quelqu’un, aimé, connu. Ailleurs, on ne connait pas les autres, on est traité comme un numéro.

 

Combien de civils y-a-t-il encore dans la ville ?

Leur nombre change tous les jours. Dans la partie occidentale (ndlr contrôlée par le régime) il reste 1 million et demi de personnes  et dans la partie orientale (ndlr partie contrôlée par les rebelles) 300 000 . Mais il n’y a aucun chrétien dans la partie Est, tous sont partis quand les rebelles sont arrivés.

 

Comment voyez-vous l’avenir ?

J’ai l’Espérance chrétienne que le Christ vaincra… mais comment et quand cela va-t-il arriver ? On ne le sait pas. J’ai en tête l’image de Jésus dormant dans le bateau et ses disciples qui le réveillent car la tempête se prépare. Et Jésus leur dit « hommes de peu de foi », et ordonne à la mer de se calmer. Il nous dit cela à nous aussi, c’est pour cela qu’il faut toujours rester dans l’Espérance. Je considère que la vie ne se termine pas sur cette terre et j’essaie de faire passer cette idée que nos années sur cette terre ne sont qu’une minute dans l’éternité et c’est pourquoi il faut garder la foi et l’Espérance. La Croix que nous vivons est une vraie Croix mais aussi une grâce… Mais c’est difficile de faire comprendre cela à la population car il faut avoir eu au préalable un processus de foi.

 

Connaissez-vous bien les familles maronites ?

Je les connais très bien. Dès le moment où j’ai été nommé évêque, je leur rendais visite. En période d’hiver les conditions sont plus difficiles, mais j’ai quand même l’intention de visiter toutes les familles. Les habitants sont étonnés de me voir, ils sont très contents que l’évêque passe dans leur maison ! Même si je ne peux rien faire pour améliorer leur situation, ma présence est importante.

 

Célébrez-vous encore des messes à Alep ?

Bien sûr, mais nous n’avons plus d’églises car notre Cathédrale et notre paroisse ont été endommagées ; elles n’ont plus de toits et sont très abîmées. Pour l’instant nous célébrons la messe à l’évêché dans une petite chapelle qui peut contenir 75 personnes. Nous devons organiser plusieurs messes par jour pour que tout le monde puissent venir, et lors des grandes fêtes ce sont les sœurs franciscaines qui nous accueillent.

Récemment nous avons acheté un garage pour célébrer les messes, dans un endroit plus protégé… (il a subi seulement 20 tirs de mortiers !) Nous allons aussi construire une grande chapelle qui pourra contenir 200 personnes.

 

Est-ce important pour les fidèles d’aller à la messe ?

Oui c’est très important, mais les fidèles ne restent pas forcément attachés à leur église pour la messe. Ma mère est maronite et va à l’église grecque-melkite qui est plus proche, par exemple.

 

Un dernier mot ?

Je pense que le monde n’est pas sensibilisé au problème syrien car cela n’arrive pas chez eux. Pourtant c’est bien une Troisième Guerre mondiale, ce sont les paroles du Pape. Tous ceux qui le peuvent doivent faire pression pour diffuser l’appel de paix car cette guerre est diabolique.

Pour finir, je demande toujours aux gens de prier. Parce que c’est avec la prière qu’on demande l’œuvre de Dieu. Les actions humaines sont toujours guidées par des intérêts.  C’est pourquoi il faut demander la grâce de la paix. Si le Seigneur voit des millions de personnes qui pleurent il ne peut rester insensible.

 

ASSM

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