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Alep, un an après, renaître de ses cendres

13/01/2018

Par notre chargé de projets en Syrie, Vincent Gelot.

Source : La vie

Une matinée froide de décembre. A l’entrée du quartier de Jdeidé, où se concentrent les églises historiques d’Alep, plusieurs centaine d’habitants se sont rassemblés sur la place Germain Farhat en dépit de la fraîcheur matinale et des kilomètres de ruines et de désolation alentours, qui font désormais partis du paysage semi-apocalyptique de la métropole syrienne. Chrétiens et musulmans, ils sont venus écouter le carillon de la cathédrale maronite, dont le mécanisme a été détruit par des éclats d’obus, tinter ses tout premiers Ave Maria. « Ce carillon date de l’époque du mandat français. Il fait partie de l’âme de notre ville, un peu comme les cloches de Notre Dame à Paris. L’entendre de nouveau a beaucoup d’importance pour tous les Aleppins » explique Monseigneur Joseph Tobji, l’évêque maronite de la cité. Le nonce apostolique pour la Syrie, Mario Zenari, le secrétaire pour la congrégation des Eglises orientales, Monseigneur Cyril Vasil, tous les évêques et congrégations religieuses d’Alep se sont déplacés pour l’occasion et bénir le clocheton. Monseigneur Pascal Gollnisch est également des leurs. « A côté de l’aide humanitaire et du long travail de reconstruction qui les attends, les chrétiens de Syrie, et surtout d’Alep, ont besoin de symboles de renaissance. Ce carillon, c’est la victoire du chant de vie sur le silence de la mort !» déclare le directeur général de l’Œuvre d’Orient, dont la générosité des donateurs a permis -- outre le soutien humanitaire continus apportée aux Aleppins depuis le début de l’insurrection en 2011 -- la réparation du carillon et le démarrage du chantier de reconstruction du sanctuaire maronite à ciel ouvert, le toit ayant été arraché par les bombardements.

Les visages sont mêlés de joie et de douleur. Pour les fidèles présents, l’endroit rappelle aussi des souvenirs pénibles : « L’un de mes amis d’enfance est mort brûlé vif ici même chez lui à cause d’une bombe » confis l’un d’eux, en désignant une chambre d’immeuble carbonisée face au parvis. « Il y’a un an, Jdeidé était traversé par la ligne de front. Les combats faisaient rage et les rockets pleuvaient sans cesse. Ce lieu était devenu infréquentable ». Le 16 décembre 2016, le cessez-le-feu prenait acte, les derniers insurgés d’Alep-Est étaient évacués vers les zones rebelles à l’extérieure de la ville, les canons se taisaient de parts et d’autres et les barricades, qui scindaient la ville en deux depuis quatre ans, s’ouvraient. A présent, la communauté chrétienne d’Alep -- qui comptait quelques 150 000 âmes avant le début des évènements -- dépasse désormais à peine les 30000 fidèles.

 

Une stabilité fragile

Les Aleppins le reconnaissent bien volontiers : en un an, le quotidien s’est nettement amélioré. L’électricité d’Etat fonctionne davantage dans les foyers, l’eau – qui manqua cruellement aux heures les plus sombres de la guerre -- est désormais disponible, les rues ont été largement nettoyées, les commerces rouvrent un à un et une vie presque normale reprend son cours. Les sapins et les guirlandes de Noël fleurissent même un peu partout dans les quartiers chrétiens. « Nous sommes loin d’avoir retrouvé notre niveau de vie d’avant guerre, mais au moins nous ne risquons plus de perdre la vie » admet une vieille musulmane du quartier d’Aziziyé.

Néanmoins, en dépit d’une stabilité apparente, la question politique et sécuritaire est encore loin d’être réglée. L’ouverture à la circulation d’Alep Est n’a pas mis fin aux check-points tenus par les différentes factions armées qui ont participé à la reprise de la ville. Tandis que le centre-ville reste principalement aux mains de l’armée syrienne, la zone de l’aéroport reste tenue par le Hezbollah alors que le drapeau jaune des Unités de Protection du peuple Kurde (YPG) flotte dans le quartier industriel de Jandoul et sur les hauteurs de Jebel Saïdé. « Ce pays n’est plus à nous… », laissent échapper certains badauds, en regardant passer un convois militaires russe. Au loin, le canon tonne parfois. Les combats se poursuivent dans certaines poches de la banlieue périphérique d’Alep. « La semaine dernière, nous avons enterrés un jeune du quartier tué dans la région de Hama. Il avait 23 ans. » déplore un vieil aleppin, qui craint que la défaite des insurgés n’entraîne la multiplication des attentats terroristes, comme celui récemment commis à Homs par l’organisation Etat Islamique (EI).

 

« Cette guerre a fait de nous des monstres »

Le retour à une relative stabilité n’a pas complètement mis fin à la crise humanitaire. Sacs de nourriture, médicaments de première nécessité, vêtements chauds pour l’hiver… des milliers de personnes dans le besoin continuent de bénéficier d’une aide de première nécessité, comme la cantine géante du Jesuit Refugee Service (JRS), qui distribue aux plus pauvres près de 10000 plats par jour. Une aide qui, selon le Père Sami Hallak, prêtre syrien responsable du JRS à Alep, risque de bientôt prendre fin : « L’amélioration de la situation va mécaniquement entraîner la diminution de l’aide d’urgence et le passage vers le travail de reconstruction. Les Aleppins vont devoir sortir de l’assistance et réapprendre à subvenir eux-mêmes à leur besoin primaire».  Une transition irrémédiable qui risque, au vu de la pauvreté générée par le conflit, d’être compliqué à vivre pour les habitants de la cité.

Car Alep est loin d’avoir remis sur pieds ses industries ni retrouvée son économie d’antan, elle qui -- dit-on -- assurait les 2/3 du PIB de la Syrie d’avant-guerre. Aux privations dues au conflit, au chômage persistant et à la dévaluation de la livre syrienne -- qui a fait grimper en flèche le coût de la vie -- la rudesse du froid hivernal rend les conditions de vie extrêmement précaires, notamment pour les personnes âgées, qui rassemblent un pan considérable de la population depuis que le service militaire (de 18 à 42 ans !) et l’émigration massive ont vidé la société civile syrienne de ses jeunes adultes. « Nous attendons la fin de la guerre pour voir le retour de nos hommes » espère une jeune femme, dont le mari et le père ont été enrôlés de force dans les forces armées du régime. Un retour que certain redoutent : « Beaucoup d’entre nous ont vu leur camarade mourir, certain ont tué voir commis des atrocités. » confie un militaire de l’armée syrienne « Quand la guerre sera terminée, que vais-je devenir ? En sept ans de conflit, je suis devenu un sauvage. Cette guerre a fait de nous des monstres ». En l’absence de thérapie, les civils sont eux-mêmes confrontés à leur propre démon. « Nous faisons face à des traumatismes psychologiques profond chez la plupart de nos patients, notamment chez les femmes et les enfants. Certains d’entre eux ont d’ailleurs perdu l’usage de la parole suite à un choc violent » explique Antoine Antaki, le directeur de l’hôpital Kalimat, dont les salles de soins accueillirent quantité de blessés et amputés durant la guerre. Selon les statistiques, ils sont entre 15.000 et 17.000 civils à avoir perdus la vie à Alep depuis 2011 à cause de la guerre.

 

Reconstruire le lien brisé

Envers et contre tout, quantité d’Aleppins témoignent d’une volonté étonnante d’aller de l’avant et de reconstruire. Il suffit de se promener dans la ville pour entendre çà et là le bruit des marteaux-piqueurs et des machines-outils en tout genre. Des petits chantiers ont émergés un peu partout. « Chacun retape sa maison comme il peut et avec ses moyens » explique en habits d’ouvrier Georges, un arménien du quartier de Meydan, occupé à colmater les murs de sa maison perforés par des tirs de mortier. Face à la citadelle qui surplombe la métropole, les cafés à narguilé ont rouverts et les aleppins se promènent en famille ou en couple entre les décombres du vieux souk, les vendeurs de friandises, les immeubles effondrés et les portraits géants de Bachar-Al Assad. Celui que les médias occidentaux surnommaient le « bourreau de Damas » fait désormais l’unanimité. Les horreurs commises par les insurgés du camp d’en face, les défaites militaires accumulées par l’EI à Raqqa puis à Deir Ezzor, l’absence d’alternative politique et l’épuisement général de la population ont rangé la plupart des habitants derrière le chef du clan Alaouite. En apparence du moins : « Je crains que les souffrances semées dans le cœur des sunnites qui se sont opposées au régime ne soient une bombe à retardement pour les années et décennies à venir» confie une Petite sœur de Jésus, qui vit et œuvre au milieu des musulmans venues d’Alep-Est « la confiance entre les groupes religieux en a aussi pris un coup. J’espère que la société syrienne parviendra à pardonner et à se réconcilier ».

A côté du travail des Eglises et de rares ONG internationales, une poignée d’initiatives locales ont vu le jour en ce sens. Espace du Ciel (Feshet Sama) en fait partie. Bénéficiant du soutien de l’Œuvre d’Orient, cette association syrienne apporte un renforcement scolaire et un suivi personnel à plus de quatre cent étudiants Aleppins de toutes confessions « Quand les bombes tombaient, élèves et professeurs ne pouvaient pas se rendre à l’université, ce qui a fait chuter le niveau scolaire des étudiants et abaissé la qualité de l’enseignement. » explique Jina Achji, la fondatrice et directrice d’Espace du Ciel. « Cette formation permet ainsi à des chrétiens et des musulmans de se retrouver, d’étudier et de s’épanouir ensemble autour de valeur commune. Il faut rebâtir le lien brisé et sortir quelque chose de constructif de cette guerre pour avancer»  soutient la jeune femme appartenant à cette nouvelle génération d’Aleppins qui ont à cœur de rester en Syrie et de reconstruire leur ville martyrisée.

 

Le défi du christianisme

Dans la rue principale d’Ard-el Hamra (« la Terre Rouge »), un quartier d’Alep-Est sévèrement frappé par l’aviation russe et les pilonnages de l’armée syrienne, une foule de femmes en niqab attend devant un centre Caritas le début des distributions de coupons alimentaires « Nous avons décidé d’installer ce cette antenne au cœur d’Alep-Est parce que les besoins de cette zone sinistrée sont immenses, mais aussi parce que nous souhaitons donner un signe positif envers les civils qui ont vécu avec les insurgés » raconte Monseigneur Antoine Audo, archevêque chaldéen pour la Syrie et président de Caritas-Alep, à la délégation du nonce apostolique venu visiter le centre. Une meute d’enfants en guenille tourne autour des prélats.  Leurs pères ? « Morts, émigrés ou partis guerroyer dans les rangs de l’EI, de Jabat Al-Nosra ou des autres factions anti-régime » répond-t-on. Entre la visière des voiles, les regards des femmes sont mêlés de curiosité et de défiance. « Nombre d’entre elles n’avaient jamais vu ou fréquentés de chrétiens avant l’existence de ce centre » explique Monseigneur Audo, alors qu’une musulmane lui demande de bénir sa fille. « Les chrétiens auront un rôle à tenir dans la paix et la réconciliation des cœurs en Syrie. Aimer, pardonner… tout le défi du christianisme se joue ici ».

 

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